lundi 22 décembre 2008

L'Arnaque

Ernst JÜNGER, mort à 101 ans, vieil écrivain fêté dans le monde entier, en épate encore pas mal, avec son fameux et tellement commode Anarque.
Autant Orages d'acier m'a saisi, empoigné, autant Eumeswill m'apparut d'emblée comme la justification d'un fasciste devenu un bourgeois, et pire encore, une prose de légitimation d'une pose intellectuelle.
Propos d'un vaincu, mais d'un vaincu plus ou moins satisfait.
Quelle différence avec Evola qui n'a jamais capitulé, et tenait aussi dans les années septante à démarquer ses jeunes(et maigres)troupes de l'anarchisme violent et radical des Freaks, des Beats et des anarchistes de Droite.
Plutôt qu'un long discours, un extrait commenté d'Eumeswill mis en ligne par l'ami Hoplite., ou propos d'un anarchiste iconoclaste.

"L'anarque peut vivre dans la solitude; l'anarchiste est un être social, et contraint de chercher des compagnons."
Traduction: Il y a 2 sortes d'anars: les solitaires et les nombreux. les premiers ont des moyens. Les second sont la plèbe. L'anarque est l'anarchiste-bourgeois."Etant anarque, je suis résolu à ne me laisser captiver par rien, à ne rien prendre au sérieux, en dernière analyse... non, certes, à la manière des nihilistes, mais plutôt en enfant perdu, qui, dans le no man's land d'entre les lignes des marées, ouvre l'oeil et l'oreille. C'est le rôle de l'anarque que de rester libre de tout engagement, mais capable de se tourner de n'importe quel côté."
Un enfant qui s'est perdu pleure. Mais effectivement ici, l'arnaque est défini comme un gosse: Polymorphisme des nains."Le trait propre qui fait de moi un anarque, c'est que je vis dans un monde que, "en dernière analyse", je ne prends pas au sérieux."
Distanciation du bourgeois. Le petit sourire satisfait de Jean d'Ormesson.

"Pour l'anarque, les choses ne changent guère lorsqu'il se dépouille d'un uniforme qu'il considérait en partie comme une souquenille de fou, en partie comme un vêtement de camouflage. Il dissimule sa liberté intérieure, qu'il objectivera à l'occasion de tels passages."
Pour rester le Grand écrivain, devant les Nez, chatouilleux, il fallait publiquement n'est ce pas, se dépouiller des oripeaux pestiférés des Corps-francs qui furent la matrice du nazisme.

"C'est ce qui le distingue de l'anarchiste qui, objectivement dépourvu de toute liberté, est pris d'une crise de folie furieuse, jusqu'au moment où on lui passe une camisole de force plus sérieuse. Ce qui d'ailleurs me frappe, chez nos professeurs, c'est qu'ils pérorent d'abondance contre l'Etat et l'ordre, pour briller devant les étudiants, tout en attendant du même Etat qu'il leur verse ponctuellement leur traitement, leur pension et leurs allocations familiales, et qu'à cet égard du moins ils sont encore amis de l'ordre.
L'anarchiste ça n'est donc pas Ravachol, mais le Professeur. Le prof gauchiste, quoi.  Trop facile de s'attaquer à la racaille professorale qu'à Ravachol ou Vaillant.

"Le libéral est mécontent de tout régime; l'anarque en traverse la série, si possible sans jamais se cogner, comme il ferait d'une colonnade. C'est la bonne recette pour qui s'intéresse à l'essence du monde plutôt qu'à ses apparences - le philosophe, l'artiste, le croyant."Les uns, vont en camps de concentration ou dans les caves de la Gestapo, les autres, devisant à l'étage tout en réchauffant dans leur paume un vieil Armagnac, avec Drieu La Rochelle, hôtel Lutecia.Distinction essence/apparence, l'idéalisme philosophique foncier du bourgeois.
L'idéal du "philosophe, de l'artiste"... féminisation de la pensée d'un vaincu.

"Quand la société oblige l'anarque à entrer dans un conflit auquel il est intérieurement indifférent,"
Avec son éditeur par exemple...
"elle provoque ses contre-mesures. Il tentera de retourner le levier au moyen duquel elle le meut." C'est des trucs comme ça qui épataient Bernard Pivot à l'époque.
"Si j'aime la liberté "par dessus tout", chaque engagement devient image, symbole. "
On avait compris! Les Orages d'acier, le Troisième Reich, la Wehrmacht c'était symbolique. Des Images.
"Ce qui touche à la différence entre le rebelle et le combattant pour la liberté; elle est de nature, non qualitative, mais essentielle. L'anarque est plus proche de l'être."
Combattant pour la liberté, c'était l'appellation américaine contrôlée à l'époque contre le communisme.
Tout ça, cet essentialisme de pacotille pour dire:" je suis un aristocrate, d'essence supérieure."
C'est du Heidegger tendance Sacha Guitry.


"Le partisan se meut à l'intérieur des fronts sociaux et nationaux, l'anarque se tient au-dehors. Il est vrai qu'il ne saurait se soustraire aux divisions entre partis, puisqu'il vit en société.
Je disais qu'il ne faut pas confondre rebelles et partisans; le partisan se bat en compagnie, le rebelle tout seul."
Voir premier commentaire

"D'autre part, il faut bien distinguer le rebelle de l'anarque, bien que l'un et l'autre soient parfois très semblables et à peine différents, d'un point de vue existentiel.
La distinction réside en ce que le rebelle a été banni de la société, tandis que l'anarque a banni la société de lui-même. Il est et reste son propre maître dans toutes circonstances
."
Nouvelle division en classes d'esprit dans le camp anarque: Le rebelle, qui est resté fasciste, et l'arnaque proprement dit, redevenu un Monsieur respectable."Pour l'anarque [...] S'il prend ses distances à l'égard du pouvoir, celui d'un prince ou de la société, cela ne veut pas dire qu'il refuse de servir, quoiqu'il advienne. D'une manière générale, il ne sert pas plus mal que tous les autres, et parfois mieux encore, quand le jeu l'amuse. C'est seulement du serment, du sacrifice, du don suprême de soi qu'il s'abstient. L'anarque est [...] le pendant du monarque : souverain, comme celui-ci, et plus libre, n'étant pas contraint au règne.
Souveraineté de l'Ecrivain en chambre, supérieure à celle du Roi.
"Le libéralisme est à la liberté ce que l'anarchisme est à l'anarchie.
L'illusion égalitaire des démagogues est encore plus dangereuse que la brutalité des traîneurs de sabres..."

1977 ! Heureuse époque où l'on pouvait encore faire son petit Cioran. Un petit fascisme résiduel, une petite chargette contre la démocrassie...
"pour l'anarque, constatation théorique, puisqu'il les évite les uns et les autres."
....Mais vite, atténuation prudente.

"L'anarque, ne reconnaissant aucun gouvernement, mais refusant aussi de se bercer, comme l'anarchiste, de songeries paradisiaques, possède, pour cette seule raison, un poste d'observateur neutre."
Dans son fauteuil probablement. Mais qui? songe, rêvasse...Il est vrai , on l'a déjà dit, que pour Ernst Junger l'anarchiste ça n'est pas la Bande à Bonnot, mais le Prof gauchiste."L'anarque pense de manière plus primitive; il ne se laisse rien prendre de son bonheur. "Rends-toi toi-même heureux", c'est son principe fondamental, et sa réplique au "Connais-toi toi-même" du temple d'Apollon, à Delphes. Les deux maximes se complètent; il nous faut connaître, et notre bonheur, et notre mesure.
C'est Alain revu par Comte-Sponville
"Le monde est plus merveilleux que ne le représentent sciences et religions. L'art est seul à le soupçonner."
Féminité foncière du vaincu qui a capitulé....
"L'obligation scolaire est, en gros, un moyen de châtrer la force de la nature et d'amorcer l'exploitation."
.....Il en a conscience, il déplace la castration sur un autre fétiche...
"C'est tout aussi vrai du service militaire obligatoire, qui est apparu dans le même contexte. L'anarque le rejette, tout comme la vaccination obligatoire et les assurances, quelles qu'elles soient.
Et pourquoi pas aussi la nourriture non-macrobiotique, la vivisection? Les assurances ! le libéralisme de Junger comme celui d'un Reichman. Décidément on est pas moins anarchiste!
"Il prête serment, mais avec des restrictions mentales."
N'importe les restrictions mentales... l'important c'est l'action.
"Il n'est pas déserteur, mais réfractaire. Qu'on lui impose le port d'une arme, il n'en sera pas plus digne de confiance, mais, tout au contraire, plus dangereux. La collectivité ne peut tirer que dans une direction, l'anarque dans tous les azimuts.....
Un irresponsable? Ou un anarchiste capable de tirer sur la chiourme qui l'envoie à l'abattoir?
..................................
Ensuite redites. Style accablant avec ses circonlocutions germaniques.
Cependant quelques trouées, qu'il faut apercevoir, quelques raies de lumière pâle sous les lourdes portes closes: un beau mépris, mal dissimulé, la nostalgie du grand Reich... L'aigle tombé.
"Le capitalisme d'Etat est plus dangereux encore que le capitalisme privé, parce qu'il est directement lié avec le pouvoir politique. Seul, l'individu peut réussir à lui échapper, mais non l'association. C'est l'une des raisons qui font échouer l'anarchiste."
Ernst JÜNGER, Eumeswill (1977)
1977. Monsieur l'Anarque aristocrate se révèle, finalement, daté. Il s'inscrit dans la prise de position classique d'un bourgeois Allemand, allemand de l'Ouest, de son temps. Il est tout simplement ici en train de rappeler de quel côté du mur il se range. Il prend définitivement son parti.
Et dans les termes les plus classiques de l'époque: Le camp de la Liberté (l'Ouest américain) contre le camp du Totalitarisme (Allemagne de l'Est russe).
Aujourd'hui Ernst Jünger néo-con?
Félix le Chat

6 commentaires:

hoplite a dit…

habile exégèse l'abbé.

je me suis posé également quantité de questions sur ce personnage hors du commun, sur la réalité de cet homme, de son engagement, sur sa posture d'anarque...sans réponses évidentes convaincantes..
Plusieurs choses quand même:
tu sous entends que son retrait de la vie politique entre les deux guerres (1930) et sa posture d'anarque pourrait signer un certain manque de courage (vis à vis d'un evola ou d'un carl schmitt par ex) ou un certain embourgeoisement.
Je ne crois pas. Je pense que ce qui caractérise Junger c'est le courage, à la fois physique (orages d'aciers et même son journal de 39/45 fourmillent de situations et d'actes héroiques..) et intellectuel. Une jeunesse exaltée (engagement légion, puis guerre qui rappelle celle de Venner), un engagement politique national révolutionnaire ou conservateur révolutionnaire parfois proche des milieux bolcheviques puis une coupure avec l'ascension du parti national-socialiste -très tôt au début des années 30- alors qu'un Schmitt va s'engager intellectuellement dans la mouvance nazie de 33 à la fin de la guerre.
Pour Junger cette idéologie symbolise le nihilisme, la dissolution des valeurs traditionnelles, et il ne peut que le combattre (les falaises de marbres mais dont l'interprétation ne me parait pas univoque; c'est surtout son journal de guerre 3945 qui me parait convaincant sur sa détestation de l'hubris nazie, qui n'a rien à voir avec son engagement révolutionnaire et conservateur)
D'où ce retrait et cette posture d'individualisme anarchique, d'anarque qui me semble aussi éloignée que cela est possible d'une posture bourgeoise, hédoniste ou utilitariste.
Une sorte de dissidence individuelle.
Junger dit lui même très bien comment l'expérience de la guerre libère de l'emprise du monde bourgeois et révèle l'homme à lui-même dans Orages d'aciers.

"l'anarque en traverse la série, si possible sans jamais se cogner, comme il ferait d'une colonnade. C'est la bonne recette pour qui s'intéresse à l'essence du monde plutôt qu'à ses apparences - le philosophe, l'artiste, le croyant."

Je vois là une explication dans le retrait de Junger que tu sembles assimiler à de l'embourgeoisement ou de la lacheté par rapport à d'autres qui continuent le combat politique.
Junger est d'une autre essence..peut-être voit-il la vanité de ce type d'engagement, pet-être la guerre l'a-t-elle révélé à lui même: il quitte l'uniforme du guerrier et celui du théoricien du Travailleur pour explorer d'autres horizons (entomologie, rêves, drogues, mystique)
Il n'est que de jeter un coup d'oeil à sa bibliographie pour comprendre ce virage dans l'écriture et, à mon avis, dans sa pensée.

voilà. ça n'est pas un plaidoyer, je me suis posé un peu les mêmes questions...juste ma conviction du jour
tcho

l'abbé Tymon de Quimonte a dit…

jamais,pas un instant et nulle part je ne sous entend que Junger manquât de courage!
je dis que l'invention de l'anarque
est une posture intellectuelle et je la dissèque en fonctio du texte..Son hubris est un anarchisme "supérieur";à mon avis c'est le contraire, un anarchisme bourgeois...

serious seekers a dit…

Bien Evola aussi dans "les hommes aux milieux des ruines " prend le parti de L'Otan à défaut d'autre chose ...
beaucoup argue ce fait pour le discréditer , mais les temps changent comme dirait Soral et on ne peut savoir ce que ces auteurs feraient mais on peut supposer qu'ils prendraient note des nouvelles données géostratégiques.

serious seekers a dit…

par contre ça c 'est bien vu !

"Le trait propre qui fait de moi un anarque, c'est que je vis dans un monde que, "en dernière analyse", je ne prends pas au sérieux."
Distanciation du bourgeois. Le petit sourire satisfait de Jean d'Ormesson.

je ne connais pas junger aussi bien qu'Evola , j'avais lu drogues&ivresse , plus un autre , j'ai aimé "irription d el'élémentaire dans l'espace bourgeois " ...
les critiques qu'Evola lui adresses sont dans "hommes et problémes " je crois ...
Je vois felix que nous avons un gout en commun niveau lectures ...

filledufeu a dit…

Vous êtes un peu sévère avec le brillant auteur de "sous les falaises de marbre" dont votre subtile analyse révèle les incohérences, mais globalement ne peut on comprendre les revirements d' un héros de guerre déçu par une nouvelle politique imprévisible,Camus aussi a été l'ennemi d'un parti en lequel il avait cru.

Ivane a dit…

Ah le mythe de "l'action"! Celui qui, suffisamment engagé, se sera trouvé déçu dix fois sur dix, comprendra mieux la posture anarquisante de Junger. J'y adhère totalement. En précisant que Junger n'a rien inventé...