lundi 17 juin 2013

Messanges



Azur ! Seul le nom de ce village annonce l'imminence bleue tant attendue.
Village banal, morne paysage, les champs terre-d'ombre alternant avec le sombre vert de la Grande Forêt, affreusement édentée depuis la terrible tempête Lotha.  Agriculture et durs travaux des hommes, rien n'évoque encore la magie écarlate des étés balnéaires.
Il faut aller plutôt vers Capbreton, Hossegor, Seignosse.

À mon côté Carmen, les yeux étrécis, impatiente, demande si C'est loin encore.
Non, nous arrivons : Messanges !  Village minuscule, plus insignifiant encore qu'Azur. La place avec le café, l'échoppe, la banque postale et l’Église en crépi. Vite, la route vers la plage ! Le parking, puis le ruban sableux!
Nous enjambons la dune safran, piquetée ça et là de genêts, par l'escalier de bois crépitant de cilices, et soudain tout était là !
Grand Océan sous le dôme du ciel à perte de vue ! La beauté déchirante du monde !
Toute d'émotion, Carmen, ses éphélides enluminées comme autant de grains de soleil, danse et rie.

L'étroite bande ocreuse de la plage, les dégradés verts et bleus de l'océan s'échelonnent : d'abord l'absinthe, puis l'émeraude, puis l'outremer, au loin ce bleu nuit incomparable qui se mêle au bleu électrique du ciel . Nuls chemtrails,  miracle!

Les détonations entêtées des vagues se fondent en une rumeur sourde qui semble l'ample respiration du monde.
Nous humons les embruns, l'iode, l'ambre du corps des quelques femmes nues.
Carmen prend ma main pour m'entraîner aux pieds arénacés et lacés d'algues du Colosse étendu qui respire, toute humide, toute fondue à l'unisson de cette munificence bleue.

Mais déjà, aride à travers ce miroir cérulé, je réfléchis : je pense, donc je ne suis pas.
Pourquoi cette euphorie ?  – Sentiment esthétique ?
Non, consentement fondamental. Parce qu'ici tout dit la joie simple, sans partage et sans espoir, d’être là, présents, livrés à tous les vents du monde.
L'Histoire ne passe plus, non plus que les histoires.
Le grand acquiescement qui est le grand consentement à la mort, c'est à dire au néant éternel, puisque le néant c'est le monde, et ce néant peut-être infiniment bleu, infiniment lumineux, et l'on accepte de s'y agréger à jamais, de s'éparpiller en photons éclectiques, devenir une parcelle de Cela !
Spectre ultramarin dans l'ethernité ultraviolette, et non 'vieux squelette gelé' en d'obscures ténèbres.

Mais cette intuition est illusoire, comme cette après-midi irradiée n'est qu’une des innombrables fata morgana du kaléidoscope zodiacal. Toute sa magnificence profuse est celle du soleil. Lui seul confère à notre séjour sublunaire cette splendeur.
Atoum-Râ, Ré, brillant Hélios, notre seule Étoile, seul dieu à qui nous devons rendre grâce. 

Un peu de champ et tout s'obombre, même Okaenos paraîtra une étendue gris-de-Payne, vu d'une de ces saletés de satellites.
Sa marée gonfle nos cœurs ? Mais nous ne mourrons pas maintenant, ni ici, sans doute.
Qui sait, demain peut-être dans une cage puante, gardé à vue par des porcs en ranger, ou égorgé par des porcs en tachdor.
Alors on se dit qu'il y a des milliards d'autres soleils, partout des mondes inconnus, que l'univers est mystérieux et harassant à souhait.
Mais aussitôt l'autre pensée amère : toutes les étoiles s'éteindront, l'univers ne sera plus qu'un vide froid,  plus en plus froid de plus en plus vide. Grand Océan s'évaporera dans ce vide, les ténèbres auront le dernier mot.

Décidément tout sentiment océanique est vain.
Vain comme cet exil où je suis toujours, cependant que Carmen, en riant, m'entraînait vers la grève.
félix lechat

18 commentaires:

Brebis Gall a dit…

Bonnes vacances mon cher ! Ou alors, j'ai mal compris

esprit-i-monde a dit…

Très beau texte!.. qui nous fait oublier sa page et qui étendu se verrait bien affligé d'une reliure.

esprit-i-monde a dit…

Mettons "greffé" en lieu de affligé.

L'abbé Tymon de Quimonte a dit…

Merci, frère en esprit-i...
j'aimais bien 'affligé'

esprit-i-monde a dit…

Quand au pied du perron de sa mort, je posait la question à mon père: que penses-tu de la vie?..
Il me répondit: J'ai l'impression d'avoir rêvé.

esprit-i-monde a dit…

La pyramide n'est que le mouvement symbolique erroné, aveuglant, d'une expression de l'impuissance humaine à percevoir le divin miracle.

Antan a dit…

Cher Abbé,
Dans toutes ces évocations colorées, auriez-vous oubliés celles de l'incinérateur ?

Anonyme a dit…

Quel beau texte mon cher frère d'exil...Quel beau texte si désespérément beau...Ibara

L'abbé Tymon de Quimonte a dit…

merci mon cher Ibara, très touché

Anonyme a dit…

A Brebis Gall.
Ces quelques lignes magnifiquement tournées cachaient un sens secret qui dans l'instant vous a peut-être échappé.
A moins que ce soit moi qui n'ai rien compris?
Lili

Anonyme a dit…

A l'Abbé, Cher Ami de Tonkin.
Aujourd'hui, pendant mes heures de labeur, je pensais à un texte de cette teneur et en rentrant je lis votre texte, sublime!

Comme une bouteille jetée à la mer, au grès des éléments furieux, d'un océan à l'autre, d'un fleuve à l'autre, d'un rivage à l'autre, d'un village à l'autre le message est arrivé sur la terre d'exil. Des années, mais la pensée intacte.

Tonkin et moi parlions souvent de ce néant lumineux.
Je m'accroche à l'idée qu'une part de lui même, son âme, voyage quelque part dans le cosmos et guide mes pas chancelants.
Comme Les grands phares qui ont éclairé l'Occident, Aristote, Thomas d'Aquin, Hegel... se sont éteints, les obscures ténèbres de l'Océan sans fond ont eu le dernier mot. Nuit noire.
Lili

L'abbé Tymon de Quimonte a dit…

chère Lili, comme Johannus Paulus nous manque !

Anonyme a dit…

Merci, abbé Tymon. Un texte subtile et tout en profondeur qui n’a pas besoin d’être signé pour savoir de qui il est, l’Abbé Tymon dont le goût des textes est unique, avec un aigre-doux pressant mais sans rien altérer aux autres saveurs qui l’accompagne. C’est loin d’être un plat de cuisine, la remarque ne vaut que pour le style. J’ajoute que, cette fois-ci plus particulièrement, le texte me dérange à cause de Paréo, c’est nouveau, c’est intrigant pour moi. Ou plus tôt, je n’ose pas penser à ce que je pense pour continuer à exister.
Le scarabée.

Anonyme a dit…

Mes larmes pour réponse
Merci
lili

orfeenix a dit…

Pendant un moment j' ai cru que vous étiez enfin heureux et je m' en réjouissais pour vous...
Brebis je te remercie, encore une que j' aurais pu faire si tu ne m' avais pas précédée.

Anonyme a dit…

je n'avais pas eu le temps de répondre à scarabée et esprit-i-monde avant que ne soit clos se magnifique sujet.
Tout exil est un renoncement, pourquoi, à quoi? Fuite aussi sans doute, dégoût de cette France qui n'en ai plus, dégoût de la vie, envie de voir ailleurs si le ciel est plus bleu et l'air plus pur.
J'avais écrit à mon Ami,: "vous avez enfin trouvé la bas la sérénité" . Il m'avait répondu: disons plutôt "la tranquillité".
Exil des frontières certes qu'il avait librement choisi, mais exil du coeur aussi .
Au fil des années cet exil, cette famille et cette tranquillité qu'il avait librement choisi ne le comblaient plus: "je vis ici comme un philodendron"!
Il s'ennuyait malgré tout ce monde autour sa compagne ne parlant ni le français ni l'anglais et pas allée à l'école dans son propre pays. Il avait appris le thai pour communiquer, des mots et des phrases disons pratiques et essentielles à la vie quotidienne.
Pour lui qui était si brillant intellectuellement c'était un manque évident.
Une âme n'est jamais cosmopolite. Les goûts et les couleurs peut être mais l'exotisme à le souffle court. Il peut éberluer brièvement mais tôt ou tard le toc ou le kitsch estompe le rêve d'évasion. Du reste, avec quoi rime l'exotisme quand les médias nous envoi les derniers bouts du monde ou se succèdent les clubs du 3ème âge libidineux en quête de chair fraîche.
Le pays du sourire ne serait-il pas aussi souriant qu'il n'y parait, et le sourire une simple posture du visage?
C'est peut-être tout cela qui l'avait conduit à ce présent avec moi, la maladie aussi certainement.
Roman de coeur entre illusion et réalité, mensonge et vérité ou par un divin hasard un visage connu réapparaît dans cet exil maussade et solitaire.
l'exil peut se vivre même s'il est la dernière des panacées, certes, mais pas dans la plénitude totale le passé resurgi à un moment ou à un autre sous toute latitude et vient un moment ou on croit entendre sonner le clocher de son village et c'est le chaos dans votre tête et votre coeur.
Je crois comme le pense esprit-i-monde que l'on peut s'attacher à quelqu'un par l'écrit , les mots, c'est si important les mots, ils peuvent vous tuer ou vous faire vivre, au moins survivre. Je ne sais pas , je ne sais plus.
La seule chose que je sais aujourd'hui, c'est que c'est moi qui suis en exil.
lili



esprit-i-monde a dit…

Bonjour chère Lili, que c'est agréable et léger de vous lire... Vous avez une écriture qui supporte fort bien vos pensées.
Je pense cependant que l'agitation, les turpitudes de nos sociétés participent en effet à nous faire oublier la réalité du poids de nos âges quelques instants.
Mais la nuit venue, quelques soient les endroits, les vieilles pesanteurs ressurgissent et quand le corps nous laisse apparaître les prémices de ses ratés successifs, on se réfugie souvent dans de l'esprit trop tortueux qui rend inacceptable la plupart des situations.

Je réclame par conséquence, l'ablation (glande comme une autre) de mon cerf-veau.

L'abbé Tymon de Quimonte a dit…

Comme on se trompe ! J'ai toujours cru que cette petite opération chirurgicale était depuis longtemps accomplie.